La lettre volée 

A l’époque, pas de littérature pour la jeunesse, ou si peu. Quelques romans inlassablement lus et relus. On piochait dans la bibliothèque familiale, pas toujours adaptée aux enfants. Mais on avait aussi la chance de découvrir tôt des textes forts. Pour moi, ce fut "La lettre volée" d ‘Edgar Allan Poe. Celle-ci est restée fichée dans mon esprit à tout jamais. Je pressentais l’importance du visible/invisible, du caché/non caché, du là/ pas là. Ce qui était recherché était sous les yeux. De la méthode, il y en avait pourtant, et quelle méthode ! Celle de policiers des plus avisés. Ce n’était pas une question de méthode, mais de regard, de point de vue, qui demandait une décentration, Petite, ce texte m’a embarquée pour la vie. Je me sentais alors sur une coquille de noix posée à la surface d’une mer calme, au dessus d’abysses noirs, plus qu’inquiétants. Tout cela bien sûr demeurait ressenti, mais non exprimé. Comme un rébus indéchiffrable, deux images apparemment identiques mais où  il faut chercher l’erreur. Qu’est-ce qui y est incongru ? Soi peut-être ?

Que disait cette lettre volée, d'ailleurs ? Qu’y avait-il de si important qu’elle pouvait faire basculer une vie ? Toute l’importance de l’écrit me sautait aux yeux. Plus tard, j’ai ressenti, comme tout un chacun, ce sentiment d’effroi devant des rayonnages de livres, dressés comme un mur qui me tournait le dos, menaçant. Par où entrer sans se faire happer par ces millions de mots qui vont vous engloutir ? Adulte, on prend du recul. On tient ses peurs à distance. Et puis non. Le mystère de la lettre volée est toujours là, lancinant.